Le silence du réseau (parti pris)

 Le silence du réseau (parti pris)

La seule responsabilité sociétale de l’entreprise est d’accroître ses profits

Milton Friedman

Les attentats du 13 novembre ont donné lieu à une communication massive sur le réseau social Facebook, notamment au travers de messages de soutien, de solidarité, la recherche de proches et la « bleu-blanc-rougisation » de son image de profil. L’émotion était partout, intense, paroxystique. Elle est encore actuellement même si l’intensité diminue.

A l’inverse,  les réseaux sociaux professionnels sur lesquels je suis présent, c’est-à-dire Viadéo et LinkedIn sont restés étrangement calmes, silencieux. Probablement, une personne qui ne verrait le monde qu’à travers LinkedIn  pourrait presque ne pas savoir qu’un événement grave vient d’arriver.

réseau social surexcité vs réseau social apathique ?

Je dois reconnaître que cela m’a laissé une impression étrange lorsque je naviguais de ma page Facebook à mes pages Viadéo et LinkedIn. D’un côté, une communauté numérique débordante de compassion, d’émotion, frisant l’hystérie et d’un autre côté, un réseau professionnel policé, sobre, rationnel, n’évoquant pas ou très peu l’attentat (quatre jours après, je n’ai trouvé qu’un témoignage -sur 150 relations directes- via une photo de la minute de silence dans une entreprise). C’était comme si le monde des affaires ne pouvait pas ou ne devait pas réagir dans une telle situation.

Moi-même, après avoir pensé poster un message sur Viadéo et LinkedIn, je me suis ravisé, estimant que ça n’était pas le lieu pour ce genre de démonstrations. Peut-être suis-je le seul. Ou peut-être que d’autres se sont abstenus de poster sur LinkedIn ou Viadéo pensant que ça n’était pas le lieu.

Cette attitude m’a intrigué et questionné…Le monde des affaires doit-il et peut-il rester hermétique aux événements tels que ceux que nous venons de vivre ?

Est-ce qu’aujourd’hui comme hier, on doit estimer comme Milton Friedman en son temps que « la seule responsabilité sociétale de l’entreprise est d’accroître ses profits » ?

Milton Friedman

Milton Friedman (1912-2006)

Personnellement, je ne le pense pas…

Oxymores

C’est un fait, je suis entouré par les oxymores. Après avoir travaillé dans le « commerce équitable » (bénévolement), puis dans la  « finance éthique »,  je propose aujourd’hui des ateliers autour du « plaisir au travail » et de « l’éthique en entreprise ». Beaucoup sourient ou grimacent quand j’évoque les termes d’ « éthique en entreprise ». D’ailleurs, je dois très souvent expliquer que l’éthique, ça n’est pas grave (comme disait le Doc en son temps), qu’on en fait tous un peu sans le savoir, comme Monsieur Jourdain, de la prose, mais que l’on peut parfois en faire un peu plus…

brève Définition de l’éthique

L’éthique est une discipline philosophique pratique (elle invite à l’action) et normative (elle propose des règles) dans un milieu donné. Une démarche éthique a pour but d’indiquer comment les êtres doivent se comporter et agir entre eux dans un espace donné. Elle est assez proche de la notion de morale en ce qu’elle essaie de discerner ce qui est bien de ce qui est mal. Elle s’en éloigne néanmoins dans le fait qu’il s’agit d’une démarche active, personnelle et en questionnement permanent.
Une démarche active parce que l’éthique concerne nos comportements et nos attitudes : il ne s’agit pas de penser le bien ou le mal mais d’agir en accord avec nos valeurs et priincipes.
Une démarche personnelle, parce qu’elle n’ambitionne pas de donner un standard, une règle générale mais elle questionne chacun d’entre nous en fonction de notre propre échelle de valeurs.
Un questionnement permanent, enfin, parce qu’on ne trouve point de vérités absolues au bout d’une « démarche éthique ». Dès lors, il s’agit d’interroger souvent nos actions au regard de nos valeurs et principes.

 Éthique en entreprise ? Où est le problème ?

D’après moi, il y a au moins deux raisons qui font qu’il est difficile de faire concilier les termes d’éthique et d’entreprise.

Premier contact avec la question éthique...

Premier contact avec la question éthique…

Tout d’abord, l’éthique c’est « emmerdant » (un peu comme le sparadrap du capitaine haddock). Une fois qu’on y a mis le doigt dessus, on est constamment confronté à des arbitrages entre ce que je veux faire, ce que je dois faire et ce que je peux faire, conformément au triangle de l’éthique ci dessous.

triangle de l'ethique

En effet, moi le premier, pour l’avoir vécu, je sais combien il est difficile de renoncer à un poste, une vente, une promotion, un avantage pour la simple raison que « cela ne se fait pas », que « cela n’est pas juste » ou que « cela n’est pas conforme à mes principes ». Du coup, on préfère souvent « éluder la question éthique », ignorer ce que l’on doit faire et ce que l’on veut faire, coincé que nous sommes dans ce qu’il nous est possible de faire.

dissonance cognitive

Et cet abandon est d’autant plus terrible quand on sait que céder sur ses principes n’est pas sans conséquences : la théorie de la dissonance cognitive a prouvé que dans une situation de conflit (tension) entre nos actions et nos valeurs, ce sont nos valeurs qui vont être modifiées afin de diminuer la tension générée par l’écart entre les deux. En d’autres mots, ce sont nos actions qui déterminent notre échelle de valeur et non l’inverse.

Ensuite, le monde des affaires,depuis plus de quarante ans (je dirais au sortir des Trente Glorieuses et à l’avènement des théories libérales de M.Friedman et F.Hayek) a imposé l’idée que nous devions avoir une approche pragmatique, voire cynique de nos actions et ne pas interroger leur moralité. Depuis les années 70, la question n’est plus de savoir si c’est bien ou si c’est mal mais si cela fonctionne, si c’est efficace, si c’est rentable.

Si ça l’est, alors continuons. Business is Business ! Tant pis pour les conséquences à long terme, pour les autres. Il en a été ainsi dans tous les domaines : écologie, développement, lien social, risques sanitaires… Le monde des affaires ne porte aucune responsabilité. Il n’a pas à questionner les conséquences de ses actions. Il ne peut pas d’ailleurs : la morale s’adresse aux personnes physiques et non pas… aux personnes morales… étrange paradoxe.

Comme on le pensait des abeilles au 18ème siècle, chacun est sommé de poursuivre son intérêt individuel (essentiellement financier et court termiste). La main invisible, besogneuse et dévouée, s’occupant du reste…

« With great power, comes great responsibility » B. PARKER

« With great power, comes great responsibility » B. PARKER

L’abandon des valeurs par le monde des affaires est tel qu’il est devenu surprenant, voire incongru de questionner l’éthique en entreprise. La question éthique est peu à peu sorti de l’univers professionnel. Si vous pensez que cela a toujours été le cas, je rappelle qu’en 1945, elle Général De Gaulle nationalisait Renault, Havas, Snecma pour motif de collaboration. Serait-ce envisageable aujourd’hui ?

Christophe Desjours indique que nos actions professionnelles sont tellement dissociées de nos valeurs que nous avons abandonné collectivement l’idée même  de penser le travail en terme de sens, de valeur, de principes. Il appelle cela l’acrasie. La tension est trop forte. Il s’agit dès lors pour survivre d’« endormir la pensée et l’affectivité face à des situations de plus en plus intenables ».

L’incapacité de parler d’autre chose que d’économie dans l’entreprise, ce déni des valeurs et donc l’absence de discussions ou d’échanges sur les attentats du 13 novembre sur les réseaux sociaux professionnels (en tout cas, vu de mon écran) relève peut-être de cela. C’est en tout cas, mon avis.

Peut-être que l’entreprise et les affaires ne sont pas le bon lieu pour cela…  « La seule responsabilité de l’entreprise est d’accroître ses profits ». L’affaire est réglée. Passons à autre chose… Et Pourtant…

Hollande en visite en Arabie saoudite en janvier 2015. © Présidence de la République

Hollande en visite en Arabie saoudite en janvier 2015. © Présidence de la République

Dans une seconde partie, je vais vous parler d’éthique des affaires et des attentats de Paris. Je traiterai de l’idéologie des terroristes de Daech, le wahhabisme, je vous parlerai des pays qui portent haut cette idéologie, sectaire et millénariste, l’Arabie Saoudite et le Quatar notamment. Je vous parlerai du cynisme de nos gouvernants qui, bien que connaissant les liens probables entre Daech et ses pays, oublient volontairement toute question éthique lorsqu’il s’agit d’affaires avec les monarchies arabes pour vendre quelques rafales et autres navires Mistral… Quel qu’en soit le prix… Business is Business