Qu’est-ce que travailler avec amour ?

« Qu’est-ce que travailler avec amour ? »

Extrait du livre « Le prohète » de Khalil Gibran

Khalil-Gibran

Khalil Gibran – illustration (source Alamy)

« Le prophète » de Khakil Gibran est un livre publié en 1923 qui connut un immense succès à sa sortie. Il fait parti des best seller du 20ème siècle, traduit dans plus de 20 langues.

Le livre traite de Almustapha, un homme sage et généreux, aimé de tous dans le village dans lequel il a vécu 12 ans. Le jour de son départ, les villageois, attristés et inquiets de sa perte, lui posent des questions sur certaines choses de la vie. Je vous retranscrit l’extrait traitant du travail.

« Alors un laboureur lui dit :

–  Parle-nous du travail.

Et il répondit en disant :

– Tu travailles pour marcher au même pas que la terre et que l’âme de la terre.

Car être oisif, c’est devenir étranger aux saisons et s’écarter de la procession de la vie qui, majestueusement et fière de sa soumission, avance vers l’infini.

Lorsque tu travailles, tu es une flûte dont l’âme transforme en musique le murmure des heures. Lequel d’entre vous souhaiterait n’être qu’un roseau muet et silencieux alors que tout le reste chante à l’unisson ?

On vous a toujours dit que le travail était une malédiction et le labeur un mauvais coup du destin. Mais je vous dis que lorsque vous travaillez, vous accomplissez une part du rêve le plus ancien de la terre, part qui vous a été assignée dès que ce rêve s’est formé. Et en étant fidèle au travail, en vérité, c’est la vie que vous aimez. Et aimer la vie par le travail, c’est être en contact intime avec le secret le plus caché de la vie.

Mais si dans votre souffrance, vous considérez votre naissance comme une affliction et les nécessités de la chair comme une malédiction inscrite sur votre front, alors je vous réponds que rien au monde, si ce n’est la sueur de votre front, ne pourra effacer ce qui y est écrit.

On vous a dit aussi que la vie est ténèbres, et dans votre lassitude vous vous faîtes l’écho de ceux qui ont dit cela parce qu’ils étaient las. Et moi je vous confirme que oui, c’est vrai, la vie est ténèbres, sauf lorsqu’elle vous pousse à agir.

Et tout besoin d’agir est aveugle sans connaissance.

Et toute connaissance est inutile, sans le travail.

Et tout travail est vain sans amour.

Lorsque vous travaillez avec amour, vous êtes reliés à vous-mêmes, aux autres, à Dieu.

Et qu’est-ce que travailler avec amour ?

C’est tisser une étoffe avec des fils tirés de ton cœur, comme si ta bien-aimée devait porter cette étoffe.

C’est bâtir une maison avec affection, comme si ta bien-aimée devait demeurer en cette maison.

C’est semer des graines avec tendresse et récolter la moisson dans la joie, comme si ta bien-aimée devait e, consommer les fruits.

C’est charger toute les choses que tu façonnes d’un souffle de ton propre esprit.

Et savoir que tu es sous le regard de tous les bienheureux défunts massés autour de toi.

C’est souvent que je vous ai entendu dire, comme si vous parliez en dormant : ‘celui qui travaille le marbre, pour retrouver dans la pierre la forme même de son âme, est plus noble que celui qui laboure le sol.

Et celui qui s’empare des couleurs de l’arc-en-ciel pour les disposer sur une toile à la ressemblance d’une homme vaut plus que celui qui fabrique des sandales pour nos pieds.’

Mais moi je vous le dis, non pas dans mon sommeil mais bien éveillé à l’heure du zénith, que le vent ne parle pas avec plus de douceur aux chênes géants qu’au plus menu de tous les brins d’herbe; Et que seul est grand celui qui, par son seul amour, transforme la voix du vent en une chanson plus douce.

Le travail, c’est de l’amour rendu visible.

Et si tu ne peux travailler avec amour, mieux vaut abandonner ton travail pour aller t’assoir à la porte du temple et recevoir l’aumône de la main de ceux qui travaillent dans la joie.

Car si tu cuis du pain avec indifférence, le pain que tu cuis est amer et ne satisfait qu’à demi la faim des hommes.

Et si tu répugnes à presser le raisin, ta répugnance distille son poison dans le vin.

Et si tu chantes comme les anges, mais sans aimer chanter, tu fermes les oreilles de l’homme aux voix du jour comme à celles de la nuit. »

Merci pour votre lecture et bonne journée.